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15 - Ébauche d’une analyse (II) : l’instrumentation

vendredi 20 février 2009, par Valentin Villenave

( 2239 mots.)

1 Bon, nous voilà deux semaines après les représentations (qui n’ont pas fait un flop), et je me disais comme ça que je pourrais continuer un peu à raconter comment que j’ai travaillé sur ce projet.

 Hollywood made in Italy

2 Un opéra, c’est des chanteurs (j’en ai parlé la dernière fois) et un accompagnement musical. Dès les débuts du genre (l’Orfeo de Monteverdi, en 1605), une chose a été claire : un opéra digne de ce nom, ça doit faire du bruit. On va pas faire un opéra dans un coin, avec deux pingouins assis sans un fauteuil : on veut du spectacle, du vrai.

3 Qu’est-ce qu’il veut, le public ? Je ne parle pas des riches, des nobles, des élites : le grand public, le gros public, lui, il ne demande qu’une chose : il veut s’en prendre plein la gueule, le public. Dès l’origine, l’opéra est conçu comme un genre populaire, destiné à tous ceux qui ont les moyens de payer leur place et orienté vers le pékin de base. On veut des grands sentiments, on veut des effets spéciaux, des décors et des machines, de l’action et de l’émotion. Le cinéma hollywoodien, depuis les cent dernières années, ne propose pas autre chose — et de fait, il subit la même escalade que l’opéra entre le XVIIe et le XIXe siècle : toujours plus de spectacle, toujours plus de moyens, et ce pour pouvoir attirer toujours plus de monde. Un vrai capitalisme artistique.

4 Certes. Mais bon, j’aimerais maintenant évoquer mes goûts personnels, par lesquels ont été dictés mes choix artistiques et mes ambitions esthétiques tout au long de l’écriture de cet opéra.

5 J’avais, dirais-je, une motivation, une appétence profonde.

6 Une rêverie, somme toute.

7 Un désir de m’adresser au public d’une certaine façon, très particulière et bien précise.

8 Je voulais...

9 QU’ON S’EN PRENNE PLEIN LA GUEULE !!

 Les moyens du bord

10 Bin oui, c’est vrai quoi. Moi aussi j’aime aller au cinéma voir des gros nanars, des péplums et des grosses productions de science-fiction. Je raffole de la musique de film, de l’écriture hollywoodienne (j’en parlerai en détail un de ces jours) avec ces phrases de violons qui n’en finissent pas, ces gros amas de cuivres et de percussions, ces boîtes à rythme qui font pulser le tout.

11 Donc, dès le départ, j’avais deux idées d’ensemble.

12 Pour l’histoire : faut que ça soit rythmé. Et drôle.

13 Pour la musique : faut que ça sonne.

14 Que ça débouche les oreilles.

15 Que ça réveille.

16 Que ça fasse vibrer.

17 Comprenons-nous bien. Je me contrefous absolument de savoir si une musique est belle ou pas.

18 La seule chose qui m’intéresse, c’est de savoir si elle est _efficace_.

19 Donc, ma seule préoccupation était de trouver un effectif qui me permettrait de faire du grand spectacle autant que possible, et en restant réaliste en termes de budget. Bref, faire le mieux possible avec les moyens du bord.

 Piano ou pas piano

20 La première question était : faut-il du piano ?

21 J’ai eu quelques occasions d’accompagner des spectacles (notamment des opéras) au piano. C’est frustrant par certains aspects, et totalement trippant par d’autres, en particulier de par la proximité que cela permet entre l’instrumentiste et les chanteurs (Michel Blin, le metteur en scène dont je vous ai parlé, m’intégrait de plus en plus dans ses mises en scène, jusqu’à me donner un personnage à part entière).

22 L’avantage du piano, c’est que c’est très facile pour répéter, puisque l’on n’a besoin que d’un seul instrumentiste. D’ailleurs, même dans les grands opéras, la quasi totalité des répétitions sont accompagnées au piano le chef de chant (personnage dont je vous ai déjà parlé), qui se sert d’une réduction pour piano de la partition d’orchestre.

23 L’inconvénient du piano... C’est qu’il faut un piano. Je peux vous le dire pour avoir accompagné Don Giovanni sur un Clavinova (mon grand ami), il

24 Faut.

25 Un.

26 Piano.

27 Avec des cordes dedans. Et là, ça paraît simple comme ça mais la vérité est que beaucoup de théâtres n’en ont pas, de piano. Et je ne parle même pas des salles des fêtes d’Emerainville transformées en salle de spectacle le temps d’une représentation (ça, c’était pour Cosi Fan Tutte). Donc, si vous n’employez qu’un seul gugusse mais qu’il faut dépenser des mille et des cents pour louer et transporter son piano, c’est un mauvais calcul.

 La piste du nonette

28 Vous me connaissez, j’aime bien sauver le monde. (Au moins deux ou trois fois par jour, sinon je suis grognon.)

29 Non seulement j’écrivais (à l’origine) cet opéra pour une compagnie en manque de subventions, mais je me suis dit comme ça que ça pourrait être sympa de donner du boulot à des musiciens qui en chercheraient.

30 Par connaissance de connaissance interposée, j’ai fait la connaissance d’un nonette instrumental attachant — un nonette, c’est un groupe de neuf instrumentistes, pas une bonne soeur débutante et transsexuelle...

31 De mémoire, le nonette comptait quatre instruments à cordes (contrebasse, violoncelle, alto, violon), et cinq vents (cor, basson, clarinette, hautbois, flûte).

32 Jeu : cherchez l’intrus.

33 Vous ne trouvez pas ? Laissez-moi vous aider.

Classification (à la barbare) de la puissance des instruments
Puissance normale Cordes (violons, altos, violoncelles, contrebasse)
Puissance forte Bois (clarinette, flûte dans le grave, basson, saxophone endormi), Piano
Puissance extra-forte Cor, Saxophone qui s’est réveillé, Piano façon brute, flûte dans l’aigu
Armes nucléaires Cuivres (Trompette, et surtout Trombone), Percussions (Timbales, caisse claire), instruments amplifiés

34

35 Comme vous pouvez le voir, il y a un léger déséquilibre. Dans un orchestre, cela est compensé par le fait que pour trois trombones, vous avez quatre-vingts cordes. Mais dans un ensemble de solistes ?

 Écriture d’ensemble, écriture de solistes

36 D’ailleurs, je dois également signaler ici une différence fondamentale. Lorsque vous écrivez pour orchestre, le nombre même des instrumentistes constitue un effet expressif puissant. Je fais jouer un bête fa dièse par quarante violons, ça a tout de suite une ampleur, un souffle. Je le fais jouer par un pauvre gars tout seul, même s’il prend un air très inspiré, euh...

37 À l’inverse, l’écriture instrumentale est très différente. D’abord parce que l’effet de nombre, cela peut facilement alourdir : de même qu’un trente-huit tonnes ne s’amuse pas à prendre des virages en épingles à toute vitesse, on ne peut demander à plusieurs dizaines de bonshommes de jouer un tas de notes très vite et très agilement. Au mieux, il en résultera quelque chose de confus. Ensuite, rien ne vous dit qu’ils les joueront pour de vrai : même le musicien d’orchestre le plus exigeant sait qu’il est noyé dans la masse — ce qui, suivant les caractères, le frustrera ou le rassurera.

38 Un ensemble de solistes, en revanche, c’est une formation où quoi que vous jouiez, vous savez qu’on vous entendra. En d’autres termes, vous êtes à poil. Et le compositeur avec vous : à sa tâche d’instrumentation s’ajoute la contrainte de devoir faire sonner, mettre en valeur chacun des instruments comme s’il était au devant de la scène. Cela implique une écriture plus virtuose, plus complexe, et plus risquée.

39 Voilà donc ce à quoi je me préparais pour mon nonette, en me demandant comment diable j’allais pouvoir mettre en valeur ce fichu cor en lui demandant de jouer « piano » du début à la fin.

40 Là-dessus, arrive l’opéra de Montpellier (je vous en parlais tantôt).

41 Le big boss me dit « bon, si vous me faites un ensemble de neuf instrumentistes je vais devoir les payer un par un et ça me coûtera plus cher que si vous faisiez venir Roberto Alagna et sa femme ; donnez-moi plus de musiciens, une petite vingtaine, histoire que je puisse faire bosser les gars de mon orchestre ».

42 Je lui dis (on peut toujours essayer) : « euh... Si vous y tenez tant que ça, je peux vous écrire la partition pour un vrai grand orchestre... »

43 Et lui : « Non non, une vingtaine de musiciens, pas plus ; d’abord parce que si votre opéra est repris dans d’autres théâtres il me suffira de les mettre dans un car, et puis... Et puis, vous verrez : ça sonne tellement mieux, un ensemble de solistes... »

44 Hin-hin-hin.

45 Très drôle.

46 Donc voilà comment je me suis retrouvé en février 2006 avec un nouvel ensemble de solistes, mais un peu plus gros.

 Noêl en février

47 La bonne nouvelle, c’est que je pouvais demander à peu près ce que je voulais comme instruments. Je me retrouvais comme un gamin le matin de Noël dans un magasin de jouets où tout serait gratuit.

48 Alors alors alors.

49 Je vais faire fonctionner mes petits neurones mathématiques.

50 Premièrement, puisque j’ai droit à un piano, je veux un piano. Au diable les salles des fêtes, puisque de toute façon on allait faire dans le gros budget.

51 Deuxièmement, je veux un percussionniste. Et puis, ce percussionniste, on va lui faire jouer de tous les instruments possibles et imaginables.

52 Du tambour.

53 De la cymbale.

54 Du tam-tam1.

55 De la crécelle.

56 Du vibraphone.

57 Du marimba.

58 Bon. Passons aux vrais instruments.

59 J’ai donc deux percussionnistes (le piano étant un instrument à percussion). Puisque je ne veux pas de cuivres, je vais prendre...

60 Deux saxophones ! Pourquoi ? Le saxo est de la famille des bois, mais il peut jouer presque aussi fort qu’un cuivre lorsqu’on le lui demande. De plus, il a gardé une image de non-conformisme, de contre-culture (il n’y a qu’à voir la différence sociologique entre le public d’une classe de saxo et celui d’une classe de piano).

61 Alors là, ça a fait un peu râler le big boss. Parce que, des saxos, il n’y en a pas dans les orchestres (ça fait 160 ans que ça existe, faut comprendre, c’est un peu récent et inhabituel). Donc ça lui imposait d’engager deux gars supplémentaires ; après avoir demandé si j’y tenais (j’y tenais), il a dit oui.

62 Et maintenant, comme je suis un geek devant l’Éternel, je fais parler les puissances de deux. Deux saxophones ? Allez, prenons quatre bois. Et comme je n’aime pas les anches doubles (le hautbois et le basson, au son un peu pincé-coincé à mon goût), ça me laisse la flûte et la clarinette : j’en veux deux de chaque !

63 Et je continue mes puissances de deux : je vais prendre huit cordes. Et comme ça, ça me fait un total de seize musiciens, tout rond, dont la moitié sont des cordes ; c’est génial, c’est super méga hypra cool.

64 Me dis-je en mon for intérieur.

65 Mmmh.

66 Ah oui. Et tes huit cordes, tu les choisis comment ?

67 — Euh, bin euh... Cela pourrait être deux quatuors à cordes, par exemple...

68 — Admettons ; donc tu ne veux pas de contrebasse, alors ?

69 — Aah, bin si, la contrebasse c’est cool, ça fait des notes graves et tout...

70 — Donc tu ne prendrais qu’un seul violoncelle ?

71 — Euh... Bin non, le violoncelle c’est chouette aussi, ça fait des notes graves et tout...

72 — Pourtant, si tu veux huit cordes en tout, il faut bien enlever quelqu’un quelque part, alors ?

73 — Aaah. Euh. Bon, euh, bon bin on va dire que je vais enlever un violon, comme ça ça se verra moins : je vais prendre trois violons au lieu de quatre.

74 — Ah, grand bien te fasse. Donc, tu aurais deux Premiers Violons et un seul Second Violon ?

75 — Euh... on peut pas les appeler Violon Un, Violon Deux et Violon Trois ?

76 — Non, petit scarabée : il faut que tu dises s’il s’agit d’un Premier et deux Seconds, ou de deux Premiers et un Second !

77 — Roooh...

 L’obsession des puissances de deux

78 Bref. Pour servir mes obsessions geeko-mathématiques à la con, je me suis donc retrouvé à faire des bidouillages pas toujours très catholiques. Mais l’un dans l’autre, je suis quand même parvenu à m’en tirer avec ce fameux nombre de seize musiciens, dont la moitié de cordes, le quart de bois, le huitième de Saxos et le seizième de percus.

Nomenclature archi-définitive (promis)
Bois Flûte Un
Flûte Deux
Clarinette Un
Clarinette Deux
Trucs Saxophone Un
Saxophone Deux
Cordes Violon Un
Violon Deux
Violon Trois
Alto Un
Alto Deux
Violoncelle Un
Violoncelle Deux
Contrebasse
Percus Un gars (vibra, marimba, tambour, tout ça)
... et un piano !

79 Raaah, seize musiciens ! C’est vraiment trop bien ; c’est vraiment trop chouette, qu’est-ce que je suis content, qu’est-ce que je trouve ça vachement réussi, qu’est-ce que...


80 Une semaine avant la première, le percussionniste passe me voir.

81 « Ah, au fait euh, c’était un peu dur à faire tout seul hein, donc j’ai pris un gars en plus pour le marimba. Ça te fait rien qu’on ait un musicien en plus, hein... »


82 Grrr.

83 Valentin

Notes

[1Attention, ce n’est pas un instrument africain en peau, mais un instrument asiatique en métal, improprement appelé « Gong ».


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