Amateurs
Ce mot, en lui-même, est déjà sujet à débat. À partir de quand est-on amateur ? Est-ce une question d’âge ? De compétence ? De rémunération ?
C’est au conservatoire, je crois, que j’ai découvert le terme d’amateurisme. À cette époque, je devais avoir une dizaine d’années et je commençais le piano. Tout semblait clair alors : il y avait d’un côté les Professionnels et de l’autre les Amateurs.
- Soit l’on avait beaucoup de temps, de talent et de courage (et un peu de chance aussi), et l’on rejoignait les premiers...
- Soit l’on manquait de l’une ou de l’autre chose et l’on se dirigeait vers la multitude constituée par les seconds.
Du reste, le petit relent de mépris traditionnellement associé à cette notion d’amateurisme semble aller dans ce sens : dans un monde où se retrouve à tous les niveaux et dans tous les milieux le culte de la performance, l’amateur n’est plus celui qui aime, mais celui qui se définit par sa médiocrité même. Et surtout qui, non content d’être médiocre, ose s’en satisfaire et ne pas aspirer à progresser : "Vous savez, je ne suis qu’un amateur" équivaudrait à "Ne m’en demandez pas trop : je ne progresserai pas et je m’y suis fait."
Il y a, dans l’amateurisme tel qu’on l’entend désormais, quelque chose qui relève du ridicule : quoi de plus ridicule que quelqu’un qui semble ignorer sa propre médiocrité ?
Bref, tout semblait clair alors.
Et puis me voilà pianiste.
Professionnel, dirait-on.
L’autre côté du miroir
Plus je découvre ce métier, et ce milieu, plus l’inanité (voire, ce qui est plus dangereux, la malhonnêteté) de cette vision, de cette séparation arbitraire, m’apparaît.
Je découvre un système bien plus pernicieux, qui ne me fait vraiment plus rêver. La frontière n’est pas simplement ténue entre le Professionnel et l’Amateur : elle est factice. Ce n’est rien de plus qu’ un conte, entretenu au profit d’intérêts politiques, industriels, financiers.
Ce que l’on cherche par là à dissimuler, tout en l’entretenant soigneusement, c’est tout simplement l’insondable médiocrité des uns comme des autres.
Le terme de professionnel, dans tous les milieux artistiques, est un label bien pratique. Il permet de vendre à peu près n’importe quoi à n’importe qui.
Machine à illusions
On vous dit : "Untel est pianiste professionnel" ; vous entendrez "Untel joue sûrement très bien du piano, puisqu’il en vit". Mais pas "Untel vit en dessous du seuil de pauvreté avec ses trois enfants et son absence totale de couverture sociale". Ni, dans un autre genre, "Untel joue comme un porc, mais depuis qu’il s’est débrouillé pour grenouiller dans la même paroisse que la belle-soeur du directeur artistique de Vivendi, ça va très bien pour lui".
J’espère que mon attitude ne choquera personne. Je ne prétends pas nier qu’il existe de grands, très grands artistes. Je prétends simplement que leur appliquer le qualificatif de "Professionnels" revient à peu près à vendre dans un même rayon de supermarché des tranches de cochon industriel fatiguées et pâlies, à côté de quartiers de Jambon artisanal au torchon, avec en tout et pour tout un seul et même emballage portant l’étiquette : "Comestible".
En fait, à partir d’un certain point les choses en viennent même à s’inverser. C’est là tout le paradoxe, effrayant, de ce terme de professionnel : en fait, le vrai mépris n’est pas tant tourné envers les amateurs... qu’envers les professionnels eux-même !
Sales -timbanques !
Je m’explique.
Nous en sommes donc arrivés à la conclusion qu’il existait d’un côté les Professionnels, et de l’autre les Amateurs. On se retrouve avec deux tas sur l’étalage, l’un dont on se désintéresse (les Amateurs), et l’autre que l’on a le droit (le devoir dans certains cas) d’admirer.
Et de fait on les admire, ces Professionnels, on les porte aux nues, on achète leurs disque ça et là.
Oui, certes.
Mais au bout du compte, l’artiste professionnel ainsi défini reste une bête bizarre et exotique.
Quelqu’un de différent de nous autres.
Il est pas comme nous : lui, il est professionnel.
On n’est finalement pas si éloigné que cela de l’insubmersible cliché du saltimbanque. À plus forte raison lorsque quelqu’un d’un peu puissant, éditeur, label de disques, ou autre épicier, se rend compte que l’artiste peut lui être extrêmement utile, financièrement et politiquement, moyennant une tutelle idoine.
Une fois dans la machine, l’artiste professionnel se pare d’un touche de glamour qui permet de mieux le vendre. Il devient star, et le public ne le verra plus qu’au travers de ce voile de rêve qui flottera autour de lui tant que la mode durera.
Un mythe délavé
Mais ce n’est pas de la star que je veux parler. C’est de l’artiste que vous ne voyez pas sur les couvertures des magazines, c’est de l’ami de votre beau-frère qui est musicien, que vous avez croisé à quelques reprises, c’est de ce lointain cousin que vous connaissez à peine et qui est "dans la peinture" (même si vous ne savez pas trop ce que cela recouvre)...
Pour lui, faute de rêve en papier glacé, on aura un regard mi-émerveillé mi-condescendant, au même titre (dans le meilleur des cas) que pour, par exemple, un sportif : oui bon, il court vite, c’est bien. (D’ailleurs les artistes eux-même, du fait du culte de la performance dont je parlais plus haut, assument avec fierté cette comparaison.)
Mais tout le monde vous le dira —tout le monde me le dit — : "je veux que mes enfants apprennent à jouer très bien du piano. Mais je ne veux pas qu’ils soient professionnels ; je préfère qu’ils fassent un vrai métier..."
Machine à illusions... (bis)
Certains auront tôt fait de repérer l’astuce. Et le filon.
Ainsi fleurissent de nouvelles disciplines. Je vois, ici et là, des "Cours de Piano Amateur".
Ah.
Des classes de "Piano Variété".
Bien.
Ou encore des "Cours de Piano Adultes". (mon préféré. On dirait un sex-shop pianistique...)
Comme si le piano n’était pas un seul et unique instrument, avec une seule et unique technique, mais toute une multitude d’instruments : de même que l’on va faire de la Flûte à bec parce que c’est moins cher et (prétendument) moins difficile que la Flûte traversière, faisons du "Piano Variété" plutôt que de faire du "Piano" !
Comme je vous le disais : aujourd’hui, l’amateur est appelé à se définir par sa propre médiocrité. Le professionnel, lui, subit le processus inverse : son statut de professionnel lui assure une manière d’aura, mais il devient de ce fait un être étrange et, somme toute, peu recommandable.
Chacun dans sa case
Cette manière de ranger les musiciens dans des cases nettement déparées, cette espèce de mise à l’écart, de Unheimlichkeit associée artificiellement et plus ou moins délibérément à l’artiste professionnel n’est pas sans m’évoquer le processus analogue dont font l’objet les intellectuels auprès du grand public. Au pire des cas on les rejette comme parasites ou imposteurs (et l’on a parfois bien raison, au demeurant) ; au mieux ils font l’objet d’un succès d’estime sans le moindre fondement et en toute ignorance — ce qui est plus pernicieux, et facilite d’autant les impostures précitées.
Je serais tenté, de par ma culture politique, d’y voir le résultat d’une forme de propagande larvée visant, en discréditant les penseurs et les artistes, à maintenir le peuple dans sa pauvreté culturelle et son absence de libre-arbitre.
Cependant, même s’il est indéniable que cette machine fait assurément le profit des puissants, je ne peux pas croire que le public ne soit pas à même d’organiser lui-même sa pauvreté et sa servitude, à travers ses aspirations et son mode de consommation culturelle. Après tout, nous sommes en démocratie...
Et le pianiste amateur, dans tout ça ?
Oh, lui, il peut toujours jouer du Clavinova dans son salon. Puisqu’il n’est pas Professionnel, ça ne regarde que lui.
Sans oublier que pour se consoler de n’être pas pianiste professionnel, il peut toujours se dire qu’il est libre ; libre d’acheter des disques Vivendi, par exemple.
Il en a les moyens : il a un vrai métier, lui...
Valentin