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Franz Schubert : Erlkönig

...et quelques notions sur le Lied allemand.

mardi 18 mars 2008, par Valentin Villenave

Cet article est consacré à la pièce de Schubert, ainsi qu’au Lied allemand en général. Si vous vous intéressez au thème du Roi des Aulnes et à l’imaginaire qu’il entraîne, je vous invite à vous reporter à l’article préparé par Edwige : Le Roi des Aulnes.

Franz Schubert (1797-1828) est un compositeur autrichien de l’époque romantique (on parlera de « premier romantisme allemand »).

Sa carrière se distingue par sa brièveté (il meurt à l’âge de 31 ans) et par sa cohérence. En effet, son style est immédiatement reconnaissable, à la fois classicisme tardif et plein romantisme, mais sans lourdeur ; par boutade, je pourrais définir Schubert comme un « Beethoven avec cinquante kilos en moins ».

Les Lieder de Schubert

Les incultes (notamment ceux qui ont rédigé la notice Wikipédia) se souviennent de Schubert, on se demande pourquoi, comme du « Roi du lied ». Ce qui est parfaitement abusif, sinon erroné : tout le monde a écrit des Lieder, et des bons : Mozart, Schumann, Mendelssohn, Brahms, même Liszt. Donc flûte.

Ce faisant je réalise que la notice de Wikipédia sur le Lied est fort incorrecte également ; en mauvais citoyen, plutôt que d’aller la corriger moi-même je vais vous parler un peu du Lied ici-même (on n’est bien que chez soi).

Lied, nom commun masculin, est un terme allemand ; à ce titre il a droit à une majuscule quelque soit le contexte. Au pluriel, Lieder qui se prononce « liiiideur » et non « lidair » comme dans Leader Price, merci. Lied, ça veut tout simplement dire « chanson ». Ça n’a rien de particulièrement lié à la musique classique, c’est même un mot employé dans les chansons de variété : « Dann singe ich ein Lied für Dich »…

La grande mode du Lied allemand, qui consistait pour les compositeurs à prendre des poèmes de grands auteurs (Goethe, puis Heine) et les mettre en musique, remonte au début du XIXème siècle (même avant, comme nous allons le voir), à une époque où le mouvement du Sturm und Drang s’affirme dans toute l’Europe.

En soi, l’idée n’est pas nouvelle (les Italiens le faisaient depuis belle lurette, les Français s’y mettront avec un temps de retard). Ce qui est nouveau, c’est la notion d’intensité dramatique poussée très loin : auparavant on chant(onn)ait des petits airs assez légers, souvent sur des motifs amoureux (sérénade pour faire sa cour, airs de dépit si celle-ci échouait, et ainsi de suite) ; l’aspect plus grave, plus dramatique, était plus ou moins réservé aux musiques sacrées (les Passions de Bach, etc). Je crois que Mozart, notamment, a joué un rôle déterminant dans ce glissement (je le considère d’ailleurs comme le premier compositeur romantique à part entière) : à la fin du XVIIIème siècle, époque où la religion cède le pas face aux préoccupations philosophiques, scientifiques et politiques, les opéras de Mozart donnent à des thèmes profanes une dimension, une densité et une intensité fondamentalement nouvelles. C’est d’ailleurs lui qui est l’auteur des tout premiers Lieder que je connaisse.

Ce genre musical est à peu près inséparable de l’avènement du piano, qui seul est à même de fournir l’accompagnement nécessaire au climat dramatique des Lieder. Essayez un peu de chanter le Roi des Aulnes en vous accompagnant d’une mandoline, vous comprendrez ce que je veux dire. (Au demeurant, essayez aussi d’aller chanter la sérénade sous la fenêtre de votre bien-aimé(e) avec un piano à queue, ça ne marchera pas davantage. Chacun son métier, comme je dis toujours à mes parents d’élèves.)

Plusieurs particularités qui ont le don de me hérisser : tout d’abord, certains petits malins ont cru bon, à la fin du XIXème siècle, d’écrire leurs Lieder avec un accompagnement d’orchestre et non un « simple » piano. C’est là leur droit le plus strict (d’avoir mauvais goût) ; on perd malheureusement ainsi la proximité avec le chanteur, et (à mon sens) l’intensité expressive s’en trouve amoindrie. Plus grave, certains autres (dans le cas du Roi des Aulnes, Berlioz et Reger pour les moins pires) ont orchestré, c’est-à-dire réécrit pour orchestre, l’accompagnement pour piano du compositeur original [1] ! Bon, vous aurez compris que je désapprouve.

Autre cas de conscience : les recueils de Lieder sont aujourd’hui édités dans différentes versions : l’une pour voix haute, l’autre pour voix grave. Attention, cela ne signifie pas que le recueil pour voix haute soit destiné aux femmes, et l’autre aux hommes ! Le premier est destiné à être chanté indifféremment [2] par les femmes qui ont une voix aiguë (les sopranos) et par les hommes qui ont les voix les plus aiguës : les ténors. Le second est destiné aux hommes et aux femmes qui ont les voix les plus graves : les barytons et les altos.

Deux questions donc : d’abord, est-il normal qu’un même Lieder (contrairement à un air d’opéra) puisse être chanté aussi bien par une femme qu’un homme [3] ? Et ensuite, est-il normal que les éditeurs se permettent, pour satisfaire les chanteurs et chanteuses, de transposer les Lieder, c’est-à-dire de les réécrire à une hauteur différente, en changeant de ce fait la tonalité choisie par le compositeur [4] ? À ces deux questions, vous l’aurez deviné, ma réponse est « non ». (Pour la deuxième, vous pouvez même rajouter un « Arrrrrh ! » après le « non ».)

Erlkönig : un Lied à part

Si j’ai choisi ce ton informel pour vous parler de la pièce de Schubert, et que je me suis un peu attardé en chemin, c’est aussi parce qu’il s’agit là d’un gros morceau, une de ces oeuvres un peu intimidantes, que l’on n’ose pas aisément interpréter lorsque l’on est chanteur (le pianiste, lui il s’en fiche : de toute façon il est payé).

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Erlkönig, Schubert — partition
(au format PDF)

La partition est éditée par Philippe Raynaud pour le projet Mutopia. Comme d’habitude, j’y joins le fichier source LilyPond et le fichier MIDI pour en écouter une version synthétique (pour un vrai enregistrement, voir plus bas).

Erlkönig, c’est-à-dire « Roi des Aulnes », est à l’origine un poème de l’immense auteur allemand Goethe. Le texte original est complexe [5], tout comme sa filiation [6]. Je laisse le soin à Edwige de vous en parler plus longuement ; sachez simplement qu’il s’agit d’un de ces textes qui ont non seulement marqué toute la littérature romantique et moderne, mais ont également imprimé leur trace dans l’imaginaire collectif — tout comme une authentique légende.

Le texte original de Goethe est sur Wikisource ; je ne m’y attarderai pas dans cet article, mais sachez juste qu’il raconte la chevauchée, « à travers la nuit et le vent », d’un père et de son fils. On a affaire à un texte authentiquement fantastique (c’est même un prototype du genre) : impossible de savoir, en effet, si un être surnaturel poursuit effectivement l’enfant ou s’il s’agit simplement, comme le répète le père, de la brume et du souffle du vent dans les feuillages.

Dans ce Lied, écrit par Schubert à l’âge de 17 ans (peut-être même plus tôt), dominent donc d’abord un sentiment d’urgence (si vous vous trouviez à devoir traverser une forêt à cheval en pleine nuit avec votre enfant — manifestement malade — , je ne pense pas que ça aurait l’air d’une petite balade sympa). Ce sentiment est évidemment traduit par le motif de la chevauchée, et sur un plan strictement musical par la main droite du piano — au passage, une main droite impossible à réaliser à moins de détendre constamment son poignet pour répéter les octaves et les accords à toute vitesse : sur la vidéo ci-dessous, on ne la distingue même pas.

La construction polyphonique [7] du poème, très clairement délimitée, dicte au Lied sa structure ; différentes voix, différentes sections :

  • le narrateur ouvre et ferme le Lied,
  • dans les autres strophes, c’est tantôt le Roi des Aulnes qui parle,
  • tantôt l’enfant qui alerte son père
  • …mais le père, répond, invariablement, que ce n’est rien. [8]

Difficile à saisir ? Vous allez comprendre tout de suite.

Un enregistrement de référence

Pour un Lied d’exception, il fallait un enregistrement d’exception ; aussi vais-je vous proposer d’écouter (et surtout de regarder) Dietrich Fisher-Dieskau, l’un des plus grands chanteurs du siècle. Regardez notamment par quels moyens il se transforme, tour à tour, en chacun des personnages du récit, en particulier son inquiétant sourire lorsqu’il mime le Roi des Aulnes…

La bande sonore est en mauvais état, et de surcroît très mal compressée [9]. Vous serez néanmoins, je l’espère, sensible à la puissance et l’intensité de cette interprétation. Fischer-Diskau s’est fait une spécialité de l’interprétation de ce Lied ; c’est d’ailleurs grâce à lui que, il y a une douzaine d’années, j’ai découvert en un soir (sur Arte évidemment) à la fois Erlkönig, Schubert, le Lied allemand et le romantisme.

P.-S.

Je vous laisse, le cas échéant, faire un tour sur la page de youtube, où vous pourrez peut-être trouver d’autres versions dans la rubrique « Vidéos similaires ». Il y a aussi une version complètement ridicule de Lotte Lehman, en libre écoute sur deezer (merci à Nadine de m’avoir fait penser à aller voir là-bas).

Notes

[1] De nos jours, cela serait d’ailleurs impossible à moins de négocier à coup de dollars et d’avocats ; on n’avait pas, à l’époque, la même frénésie de propriété intellectuelle.

[2] À une octave d’intervalle, cela va sans dire.

[3] Dans le cas de Erlkönig, signalons que les trois personnages sont tous de sexe masculin.

[4] Dans le cas présent, Erlkönig a ainsi été popularisé en Fa mineur, par l’enregistrement que je signale dans cet article - alors que la partition, comme vous pourrez le voir, est bel et bien en Sol mineur. Pfff… (soupir)

[5] Ce qui lui a hélas valu de faire l’objet d’interprétations douteuses.

[6] Signalons un bref article très bien fait et salutaire sur le sujet : Une genèse d’Erlkönig.

[7] Je parle des voix narratives, pas d’une polyphonie au sens musical.

[8] Le rythme du dialogue s’accélère d’ailleurs à la fin du Lied, les répliques se faisant plus courtes.

[9] Qui dira les joies du format MP3, massacreur notoire de toute la richesse musicale du monde…

4 Messages de forum

  • Franz Schubert : Erlkönig 9 août 2008 15:49, par Philippe Raynaud

    Bonjour Valentin, Un salut de la part du susdit Philippe Raynaud qui me suis battu avec la partition du Erlkönig, et plus encore avec le midi. Merci pour la délicatesse de la référence : nous autres utilisateurs de Lilypond (ou Lilypnod…) sommes des êtres bien vivants.

    Erlkönig est la deuxième partition sur laquelle j’ai travaillé. J’avais voulu que « An die Musik » fût la première : plus qu’un symbole, c’était une direction fermement établie, un rappel, un garde-fou : pour la musique. Et au-delà, confiance de la part de l’utilisateur, fidélité envers le compositeur.

    Dans un esprit analogue à celui qui anime Alfred Brendel lorsqu’il déclare : « If I belong to a tradition, then it is a tradition which makes the masterpiece tell the performer what he should do, and not the performer telling the piece what it should be like or the composer what he ought to have composed. »

    Je n’ai plus trop le temps - pour le moment - de poursuivre la publication de partitions de Schubert, mais je ne m’éloigne pas trop de la prodigieuse galaxie Lilypond.

    Je ne suis pas pianiste, et je le regrette bien (comme j’aimerais jouer le premier impromptu D899 de Schubert !), alors Lilypond a été en quelque sorte mon piano.

    Je suppose que tu es en vacances, alors « Bonnes vacances, Valentin ! ».

    Philippe.

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    • Fidèles ou Libres ? 9 août 2008 17:01, par Valentin Villenave

      Bonjour Philippe, merci pour cette visite…

      Bien que ce commentaire n’appelle pas vraiment de réponse, je vais d’abord traduire la citation de Brendel : « Pour autant que je m’inscrive dans une tradition, ce serait alors une tradition dans laquelle c’est l’œuvre qui dicte à l’exécutant ce qu’il doit faire, et non l’exécutant qui décrète comment la pièce devrait être ou comment le compositeur aurait dû l’écrire. »

      « Fidélité », mmh… Tout dépend de quelle fidélité l’on parle. Fidélité de l’éditeur au manuscrit, oui, cent fois oui. Les éditeurs français, en particulier, sont notoires de par leur inculture, leur incompétence et leur grossièreté, raison pour laquelle je serai ravi de pouvoir contribuer à l’avènement d’un patrimoine musical à la fois libre d’accès et gravé avec élégance.

      Reste la (toute spéculative) « fidélité » de l’interprète… Pour ma part, et je crois que c’est assez flagrant à la vue de ce site, j’aurais plutôt tendance à fuir toute sacralisation des auteurs ou de leurs écrits. En tant que musicien, qu’enseignant ou que personne qui écrit de la musique, je préfère voir une pièce allègrement massacrée par des gamins ou des « amateurs » partout en France, plutôt que jouée avec grand talent auprès d’un public de distingués mélomanes qui ont payé leur entrée.

      C’est encore plus valable dans le cas de la musique savante d’aujourd’hui (dite contemporaine), qui s’est elle-même vouée à une extinction certaine à plus ou moins court terme, avec la complicité inepte (quoiqu’involontaire) des éditeurs. Cette soi-disant fidélité n’est devenue qu’un avatar de la propriété intellectuelle, et à ce titre je suis de ceux qui appellent à la jeter à bas. (Ainsi la musique que j’écris peut-elle être jouée, copiée et même modifiée librement.)

      Les compositeurs, et la musique savante au sens large, de toutes les époques, ont (grand) besoin de vivre et de rester accessibles ; si cela doit passer par des « trahisons », relectures ou bidouillages au goût du jour, il me semble que c’est plutôt un bon signe. Avant d’être des interprètes, des auteurs ou des amateurs de musique, nous sommes des citoyens ; il importe de nous réapproprier tous les patrimoines artistique, quels que soient leur époque ou leur origine.

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      • Fidèles ou Libres ? 9 août 2008 20:34, par Philippe Raynaud

        Maintenant, c’est bonsoir,

        Fidèles ou libres ? C’est effectivement une question qui me préoccupe. Je m’imagine que tout traducteur doit lui aussi se la poser constamment.

        Pour ce qui est de la fidélité, je peux citer un cas réel, et qui justement semble concerner au moins un éditeur.

        J’ai découvert sur YouTube le Psalm 23 de Schubert interprété par le Wiener Knaben Chor et, il m’a plu à tel point que j’ai tout de suite voulu le copier.

        Par un heureux hasard (disons-le comme ça), je suis tombé sur la reproduction photographique d’un manuscrit de Schubert sur le site de la Wienbibliotek im Rathaus. J’ en ai fait la reproduction.

        A l’écoute du midi, et à la réécoute des Wiener Knaben, je me suis rendu compte d’une différence à la mesure 50 : le soprano et le piano chantent un Si bécarre, alors que sur le manuscrit, il s’agit bel et bien d’un Si bémol. Cette erreur (?) est reproduite par les Taipei Choral Singers (je crois que c’est leur nom, toujours sur YouTube) et elle existe aussi dans une des deux versions disponibles sur IMSLP où les Si sont « bécarrés », version de G. Schirmer (New York, 1825). A l’écoute, le Si bémol me semble aller de soi, le Si bécarre paraissant du même coup inutilement sophistiqué.

        Donc, voilà un premier point quant à la fidélité, sur lequel, je le crois bien, nous sommes du même avis.

        A propos de la citation d’Alfred Brendel : il me semblerait évident, si j’étais musicien, de faire a priori confiance à la partition que j’ai sous les yeux. Je n’oserais délibérément ajouter moi-même aux erreurs possibles des éditeurs.

        Mais cette fidélité n’est pas rigidité. Je conçois le respect de l’auteur et de son œuvre comme un point de départ incontournable. C’est sur cette fidélité me semble-t-il que je pourrais faire reposer l’expression de ce que l’œuvre me dit, des émotions qu’elle suscite ou fait resurgir en moi. Ou, pour parler de Schubert, entre autres, de cette sorte de participation (je n’ose dire de communion) spirituelle auquel il semble me convier le plus naturellement du monde. Et je pourrais ajouter bien d’autres choses encore.

        Mais je comprends que mon point de vue puisse différer du tien. Tu es au cœur de cet univers, et tu vois ce qui s’y joue bien mieux que je ne le pourrais moi-même.

        En fait, je suis perplexe, car je n’aime ni la rigidité des gardiens de l’ordre, ni la soi-disant « popularisation » (vulgarisation) qui consiste pour tel violoniste ou pianiste à faire du joli vendable et chatouillant à partir d’œuvres que l’on peut aimer telles quelles sans pour autant se croire élu.

        De ce point de vue, entre le « massacre » d’un enthousiaste et un massacre calculé, il n’y a pas photo, et pas les mêmes sentiments.

        Désolé d’avoir abusé de ton espace. N’hésite pas si tu le souhaites à utiliser le courriel.

        Merci de ta réponse. Philippe.

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        • Fidèles ou Libres ? 9 août 2008 23:30, par Valentin Villenave

          Nous sommes d’accord sur l’importance de la rigueur d’une édition. Il existe nombre d’exemples tels que ce si bécarre/bémol, et cela se complique d’autant lorsque l’on à affaire à des compositeurs qui faisaient eux-même des erreurs, ou encore dont on a pu retrouver plusieurs version différentes.

          « Interpréter » une pièce de façon un peu personnelle, même au prix de quelques entorses, ne veut pas forcément dire que l’on ne fait pas confiance à la partition.
          La notion que nous pouvons aujourd’hui avoir du respect d’une partition n’est que toute relative, et je tiens à insister sur ce point :

          • Avant le XVème siècle (en gros), l’on n’éprouvait pas le besoin de noter la musique avec une précision extrême (rythmique, mélodique, harmonique). Pas plus, en cherchant bien, que l’on n’attachait d’importance majeure au fait de savoir qui était l’auteur d’une pièce.
          • Jusqu’à la fin du XVIIIème siècle, la partition était considérée comme un support sur lequel l’on pouvait broder assez librement (ornements, augmentations, cadences, vocalises et j’en passe). La notion d’intégrité d’une oeuvre n’existait pour ainsi dire pas : il était courant et admis de joindre des bouts de différents auteurs, différentes époques, au sein d’une même oeuvre.
          • À partir du XIXème siècle, il semble que les choses se fixent davantage. Mais d’ailleurs, qu’en sait-on vraiment ? Les Lieder ou mélodies, par exemple, étaient indifféremment chantés par des femmes et des hommes, et dans des tonalités complètement aléatoires sans aucun égard pour la tonalité dans laquelle les pièces étaient écrites, ni pour le plan tonal des cycles de mélodies.
          • Au XXème siècle, le fait que les interprétations soient fixées sur des supports (cylindres, 78 tours, puis bande et données numériques) change peu à peu la donne. Il suffit d’écouter des enregistrements de la première moitié du siècle (y compris Rachmaninoff ou Bartok) pour réaliser à quel point la technique et la rigueur des interprètes d’alors n’avait rien à voir avec celle de nos musiciens-athlètes modernes. Et je ne parle même pas du respect du style (baroque, classique, tout était joué pareil)…
          • En vérité, le prétendu « respect » de l’oeuvre, de la partition, de l’auteur, du style, n’est donc que notre vision, notre air du temps. Si cela se trouve cette mode passera, et ce sera dans l’ordre des choses.

          À ce titre, si la « vulgarisation » et le « joli vendable » s’avèrent être au goût du public pour les prochaines décennies, je ne sais pas si nous avons d’autre choix que d’en prendre notre parti. Ce serait, après tout, un signe que la musique écrite vit encore, est encore jouée, est encore suffisamment flexible pour s’adapter à l’air du temps, et cela me paraît plutôt encourageant. Mais la grande différence est que (je le crains) les dés sont pipés aujourd’hui, et l’on fabrique la mode et les engouements prétendument « populaires » pour nous donner en pâture tel ou tel produit de consommation.

          J’ai d’ailleurs cessé d’acheter (et d’écouter) le moindre enregistrement depuis une dizaine d’années, et que rien ne me terrifie davantage que le fait de transformer le patrimoine artistique en produits de consommation culturelle. C’est pourquoi, là encore, je défends bec et ongles l’idée que les citoyens doivent se réapprorier ce patrimoine, qu’il doit être diffusé et interprété librement, sans subir constamment les coups de boutoir (esthétiques, juridiques, commerciaux, politiques, que sais-je) de l’industrie et des puissants.

          Ces petits forums sont un lieu idéal pour ce genre de discussion ; je t’invite à poursuivre la conversation ici-même, et avec ton accord je reprendrai ensuite ce dialogue dans un article à part entière :-)

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