Lundi 26 — ah non, mardi 27 Janvier. 5h et demie du matin, réveillé par le froid et le bruit, dans une chambre d’hôtel qui dépasse tout ce que j’ai pu rencontrer de plus sordide — ou peut-être est-ce moi qui perds lentement mes capacités de stoïcisme. J’aurais dû soupçonner quelque chose : quand j’ai demandé au loufiat d’en bas, en arrivant, s’il y avait Internet dans cet hôtel, le gars m’a répondu « Oh, vous verrez, on capte très bien le réseau wifi de l’hôtel d’en face ». Hin hin. Très drôle.
J’ai eu quelque mal à reprendre le chemin de l’Opéra aujourd’hui. Après la répétition calamiteuse de Samedi dernier, l’ambiance se pourrit sensiblement de jour en jour. Une des chanteuses a fait une chute assez grave sur le plateau (les machinistes avaient enlevé un escalier sans la prévenir). En pleine répétition générale, le chef s’est mis à hurler sur les deux sopranos « SOU-DONS-ÇA, PUTAIN !!! » (« soudons ça », c’est les paroles — oui, je sais).
(Cet opéra est vraiment super, au fait. Je ne vous l’avais pas dit ? Si, si, c’est vrai.)
J’ai tâché de discuter avec lui (le chef) de mes traumatismes de l’avant-veille. Il en ressort qu’effectivement, cette partition est non seulement bourrée d’erreurs mais également fondée sur une utopie totalement délirante : l’idée que j’aurais pu faire sonner correctement un orchestre dans lequel il y a 8 instruments à cordes et non 80. (Quand en 2006, j’ai demandé au big boss si je ne pourrais pas plutôt avoir un _vrai_ orchestre, il a balayé l’idée d’un revers de la main « mais non ! Avec une formation légère, votre oeuvre aura plus de chances de tourner dans d’autres théâtres, et puis en plus, vous verrez, ça sonne vachement mieux comme ça. »
Hin hin.
Très drôle.
(... Mais ça n’empêche pas que cet opéra est vraiment génial, et puis drôle aussi. Ça va sonner super bien, j’en suis certain.)
En tout cas, mon billet un peu amer de samedi n’est pas passé entièrement inaperçu. Pour la plupart, les chanteurs ne lisent pas mon blog (trop occupés à entrenir leurs contacts sur FaceBook), mais l’une des chanteuses m’a quand même glissé de faire attention à ce que j’écris ici, de ne pas être trop négatif — car on ne sait jamais, des journalistes ou des critiques pourraient tomber dessus...
Hmm.
(Au fait, vous-ai-je dit à quel point je trouve cet opéra mer-veil-leux ?)
Le Système est là. Et je ne l’avais pas vu. Les choses qu’on peut dire ou ne pas dire, les choses qui se font ou ne se font pas, les critiques tapis dans l’ombre, le pouvoir des uns sur les autres, la carrière qui se remet en question d’un jour à l’autre...
Le Système est là. Moi, anarchiste de toujours, iconoclaste par goût et malotru par vocation, je me retrouve interviewé dans des magazines, des canards locaux, le plus souvent par des gens qui ont déjà écrit l’interview avant de me rencontrer ; je me retrouve à tenter de trouver un truc à dire en cinq secondes chrono pour une interview télé, à faire des meetings promotionnels à la FNAC, à vendre ma salade ici et là.
J’ai passé ma soirée avec Jochen Gerner, un artiste pour qui j’ai le plus grand respect, qui me décrivait de quelle manière il avait cessé d’utiliser la gouache pour faire des dessins de presse, ce qui lui permet d’en faire trois ou quatre fois plus, trois ou quatre fois plus vite.
Il y a une semaine, j’ai discuté avec Philippe Caza, un auteur de bande dessinée très engagé des années 70, qui aujourd’hui fait des dessins animés. Quand je lui ai demandé s’il considérait être entré dans le « Système », il m’a regardé de pied en cap, et m’a dit : « bin toi aussi t’es dans le Système : regarde, tu portes un pantalon, des chaussures et tout... »
Et puis, et puis il y a Lewis. Lewis dont je pourrais résumer très (trop) vite la carrière en disant qu’il y a quinze ans, il faisait des bandes dessinées expérimentales en noir et blanc avec un unique dessin photocopié à l’infini, et qu’aujourd’hui il fait des dessins animés pour M6.
... Et des opéras. Des opéras joués par une énorme boîte, et qu’un certain big boss a choisi de rebaptiser « Affaire étrangère », parce que, je cite, « Politique étrangère », ça fait trop gauchiste. Alors, il est où, le Système ?
Où que vous aillez, vous tomberez nécessairement sur un Système quel qu’il soit. Vous voulez avoir du succès ? Devenez rockstar, et bienvenue dans le Système. Vous voulez faire de l’avant-garde ? Devenez compositeur contemporain, et bienvenue dans le Système de la musique contemporaine, son public bien snob, ses critiques, ses magazines spécialisés, etc. Reste à ne pas se laisser happer, et c’est sans doute là le point commun de tous les auteurs que j’ai rencontré : la hantise de disparaître dans un Système, quel qu’il soit : avant-garde, grand public, jeunesse, ou n’importe quel autre.
Samedi soir, Lewis m’a dit sérieusement (oui, ça fait bizarre) qu’il ne veut pas devenir imbu de lui-même, et qu’il s’emploie « à chaque instant » à y échapper. Je le crois entièrement. Il y a dans son oeuvre (c’est ce qui m’a conduit à vouloir travailler avec lui) une tension constante entre le désir d’être populaire et l’envie d’expérimenter, de renouveler les codes et les langages. Bien plus : au fond, son oeuvre entière (jusqu’aux dessins animés) peut se lire comme le récit de cette quête, de cette vigilance.
Bref. Il est huit heures du matin, et je suis fourbu. Tout à l’heure je vais retourner à l’opéra, pour d’autres répétitions, d’autres rencontres, déceptions et émerveillements. C’est vrai, c’est une boîte énorme, mais la ville de Montpellier a sans doute la politique culturelle la plus accessible et ambitieuse de France ; pas un jour ne se passe sans que je ne m’émerveille sur toutes les actions menées auprès des écoliers, des collégiens, des citoyens de tous milieux. Quant à ce qui se passe sur scène, eh bien, ça n’est plus de mon ressort. Je suis devenu inutile aux interprètes, je vais m’employer à ne pas devenir également indésirable.
(Et puis de toute façon, ça va être formidable.)
Valentin
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