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Le droit de ne pas « être Charlie »

jeudi 8 janvier 2015, par Valentin Villenave

Je me permets de reproduire ici un billet que vient de me signaler ma mère, publié en langue française par l’intellectuel grec de gauche Stathis Kouvelakis, au lendemain de l’attentat meurtrier contre le journal Charlie Hebdo. Quant à ma propre position (qui n’en est somme toute pas très éloignée), j’ai tenté de la formuler dans un éditorial sur le présent [Site].

( 695 mots.)

1 Je revendique le droit de ne pas « être Charlie » sans être pour autant suspecté d’une quelconque complaisance vis-à-vis du crime commis. Je revendique le droit de ne pas soutenir une quelconque « union nationale » (mais il est vrai que je ne suis moi-même qu’un « métèque » dans ce pays, donc pas, à ce titre, directement concerné) et de rappeler qu’à chaque fois que des forces de la « gauche de la gauche » se sont ralliées à ce genre d’ « union sacrée » ça s’est très mal terminé, pour elles et pour la société.

2 Je revendique le droit de ne pas être solidaire d’un État — et des forces politiques qui le gèrent - qui est responsable d’interventions militaires néocoloniales, de discriminations racistes quotidiennes vis-à-vis d’une partie de ses propres citoyens (tout particulièrement, mais non exclusivement, ceux qui sont considérés comme « musulmans », ou qui se revendiquent comme tels) et qui construit, dans le cadre de l’UE, une « Europe forteresse » aux frontières de laquelle meurent des milliers de personnes par an, dans l’indifférence générale.

3 Je revendique l’urgence d’une réaction antiraciste et anti-islamophobe qui unifie les opprimés et les exploités, qui s’exprime dans une langue audible et compréhensible par la société française et qui se réclame des traditions anticoloniales, antiracistes et révolutionnaires qui font, elles aussi, partie intégrante de l’histoire de ce pays.

4 Je revendique tout cela au nom de principes démocratiques pour lesquels les forces populaires se sont battues depuis deux siècles, en France et ailleurs, et contre lesquels s’acharnent aujourd’hui tant les classes dominantes occidentales (ou pas) que les intégristes religieux de tout poil.

Stathis Kouvelakis,
maître de conférences en philosophie politique,
membre du comité central du parti Syriza.

P.-S.

Voici un codicille publié par Kouvelakis deux jours plus tard, à la veille du « défilé » imposé par le champ politico-médiatique légitimé, et auquel participera notamment le (futur ex-)dirigeant grec Samaras :

Défiler derrière Hollande, Valls, Sarkozy, Merkel, Rajoy, Samaras et jusqu’au secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg ? Jamais, en ce qui me concerne. Rien que M. Samaras est responsable des milliers de personnes qui se sont suicidées en Grèce depuis le début de la crise comme conséquence directe de sa politique. Et tous ces dirigeants sont partie prenante de l’immense violence et de l’injustice accumulée qui forment le terreau sur lequel se développe le fondamentalisme religieux.

C’est d’ailleurs de façon tout à fait abusive que les cortèges de demain sont qualifiés de « marche ». Une « marche », ou une « manifestation », est appelée par des organisations de la « société civile » (partis, syndicats, associations, Eglises). Ce qui se passera demain est une cérémonie d’Etat, comme le défilé du 14 juillet, un rituel dans lequel la population est appelée à se ranger derrière « son » Etat et ceux qui le dirigent. Et comme c’est une cérémonie d’Etat, il est après tout normal que d’autres « chefs d’Etat » viennent s’y joindre pour signifier l’unité de « notre » « camp » face à l’ « ennemi commun ».

Pour une force politique qui entend lutter contre l’ordre actuel, participer à ce type d’ « union sacrée » équivaut à un acte de démission, de renoncement à la prise de distance qui est nécessaire à la compréhension des causes qui ont conduit à ce massacre et au combat pour s’en libérer. Le prix à payer de ce genre de renoncements n’est pas toujours perçu dans l’immédiat. Il pèse d’autant plus lourdement et dans la durée.


5 Messages de forum

  • Bonjour
    Quelle est la source de cet reproduction très intéressante, svp ?

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    • Le droit de ne pas « être Charlie » 9 janvier 2015 11:50, par Valentin Villenave

      Bonjour,
      pour autant que je puisse voir, ce texte n’a été publié par son auteur que sur le réseau Facebook, que je ne fréquente pas (c’est pourquoi j’indique que le texte m’a été transmis par ma mère). Si le point de vue qu’il exprime (en des termes plus concis que moi) reste très minoritaire au sein de la gauche, je vois ce matin que d’autres voix s’expriment dans des directions parfois un peu similaires — quoique pas toujours aussi cohérentes ni clairement conceptualisées.

      En tout cas il est manifeste que ce gimmick marketing de l’« être Charlie » est parti pour nous poursuivre un certain temps (du moins jusqu’au prochain coup de buzz). Pendant ce temps les forces de l’« ordre » s’apprêtent à massacrer allègrement les deux « présumés tueurs », illustrant une nouvelle fois que l’État de droit s’arrête à l’instant où l’on brandit le hochet du « terrorisme » (mais cela marche aussi avec la figure-épouvantail du pédophile ou du hacker — sans même parler des classiques repoussoirs xénophobes que sont les immigrés d’Europe de l’Est, les maghrébins en particulier, et les pas-blancs en général).

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      • Le droit de ne pas « être Charlie » 10 janvier 2015 18:46, par B

        Je crois que l’un des liens (reason.com) n’est pas anti-charlie. Il est au contraire admiratif de Charlie hebdo. L’autre est primitivement anti-charlie..

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        • Le droit de ne pas « être Charlie » 10 janvier 2015 19:17, par Valentin Villenave

          Vous avez raison ; on pourrait également citer le papier de Ruffin dans Fakir, également admirateur même s’il critique l’état d’« union nationale ». En fait j’ai encore du mal à trouver l’équivalent dans la presse ou dans la « gauchosphère », de la prise de position de Kouvelakis — il n’était que plus opportun de la publier quelque part sur le Web, même si j’aurais préféré ne pas devoir m’y coller moi-même :-)

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